Le bonheur est dans le jardin d'Epicure (page 4 sur 4)

Lucrèce
Démocrite
Epicure

Les trois vertus du sage : sérénité, maîtrise, amitié

  1. Le premier niveau consiste à mémoriser et à répéter les sentences du maître : tel le célèbre « quadruple remède », qui résume la doctrine épicurienne : « Les dieux ne sont pas à craindre, la mort n'est pas à redouter, le bonheur est facile à acquérir, le mal facile à supporter. » En s'imprégnant par la récitation du sens profond de cette idée, l'élève philosophe peut espérer atteindre la tranquillité de l'âme (l'ataraxie).
  2. Le deuxième niveau vise à se guérir de la quête absurde du superflu. L'apprenti sage doit changer progressivement sa façon de vivre : une nourriture simple, des vêtements sans luxe, le refus des honneurs et des charges publiques... mais sans pour autant bouleverser la société. L'épicurien n'est pas un révolutionnaire : il respectera la justice de son pays, parce qu'elle est une des conditions de sa sérénité. Ainsi, il accédera à la maîtrise de soi et à l'indépendance (l'autarkeia).
  3. Mais ces deux qualités ne sauraient être conquises dans la solitude. Elles ont besoin pour s'épanouir d'un troisième terme : le cadre harmonieux et paisible de l'amitié (philia). Car, s'il n'y a pas d'harmonie de l'univers, raison de plus pour en créer une chez les hommes ! L'amitié est un « cosmos humain » beaucoup plus que l'amour, qui risque constamment de plonger le sage dans l'illusion, le trouble et l'isolement.

Bref, conclut la « Lettre à Ménécée » : « Tous ces enseignements, médite-les donc jour et nuit et à part toi et aussi avec un compagnon semblable à toi. Ainsi, tu n'éprouveras de trouble ni en songe ni dans la veille, mais tu vivras comme un dieu parmi les hommes. Car il ne ressemble en rien à un vivant mortel, l'homme vivant dans des biens immortels. »

Etre sage, c'est se rendre immortel... autant qu'il est possible
Magnifique promesse, mais qui pose une redoutable question : l'épicurisme n'est-il pas tout entier construit sur ce désir d'immortalité dont Epicure dénonçait l'inanité quelques lignes plus haut ? C'est sans doute ici que l'on touche le mieux la profondeur et l'actualité de l'épicurisme. Il nous rappelle le sens profond de l'interrogation philosophique : comment vivre le mieux possible sa vie de mortel ? Comment ne pas rater cette chance unique ? Ce que les philosophes grecs formulaient de cette manière : « Comment se rendre immortel autant qu'il est possible ? » (voir encadré). Aujourd'hui, ni l'espoir d'un au-delà, ni la promesse d'un avenir radieux, qui garantiraient le sens de nos vies individuelles, ne sont sortis indemnes de notre modernité désenchantée. L'affaiblissement de la religion et l'épuisement de l'utopie ont réactualisé du même coup les grandes réponses antiques. Dans ce contexte, l'avantage de l'épicurisme est double : fondé sur une critique de la superstition, il n'est pas lié à la spiritualité traditionnelle ; précurseur du matérialisme, il est compatible avec l'esprit scientifique contemporain. Aussi la portée de son message éthique n'est-elle ni contaminée par une théorie dépassée ni affaiblie par un dogme trop rigide. On a pu l'apparenter au bouddhisme, qui lui aussi vise la réduction des désirs et l'extinction de la souffrance dans un monde sans ordre où nulle consolation n'est à attendre. On leur a d'ailleurs fait les mêmes objections : si pour éviter le malheur, il faut abolir en nous tout ce qui est « humain, trop humain », n'est-ce pas, au final, une forme de renoncement à l'humanité que produit cette « diététique » du bonheur ? Reste que cette sagesse exigeante et belle a le mérite de nous aider à relever les défis lancés par notre monde sans boussole, ne serait-ce qu'en nous réconciliant un peu avec lui

Démocrite (vers 460-370 av. J.-C.)
C'est à Abdère, colonie grecque de la côte thrace, que Leucippe, le maître de Démocrite, fonde l'école dite de l'« atomisme » antique. Démocrite, qui lui succède, passera son maître en renommée. Il fut un très grand voyageur, ce qui facilita sans doute la diffusion de sa pensée, et un savant célèbre pour l'ampleur inégalée de ses connaissances. Pour Démocrite, le réel est fait d'atomes (en grec, « insécable ») et de vide. La sensation ne nous livre qu'une connaissance très partielle de cette réalité matérielle : « Le monde est un théâtre, la vie une comédie : tu entres, tu vois, tu sors », dira Démocrite. La légende veut que, sentant sa mort venir et pour éviter qu'elle ne gâche les réjouissances d'une fête religieuse, il se serait maintenu en vie grâce à l'odeur du miel et de petits pains sortant du four. Manière d'illustrer la thèse selon laquelle la mort n'est qu'un état passager entre deux configurations d'atomes

Epicure (vers 341 - 270 av. J.-C.)
Il naît dans l'île de Samos, où son père, colon athénien, était maître d'école. Durant sa jeunesse, il suit, en autodidacte, les enseignements de maîtres platonicien, aristotélicien, et surtout de Nausiphane, disciple fameux de Démocrite. Après plusieurs années de voyage, au cours desquelles il élabore son système, il va s'installer à Athènes avec un groupe d'élèves et d'amis. C'est là qu'il fonde vers 306 av. J.-C. l'école du Jardin, qu'il ne quittera plus. Epicure meurt à l'âge de 71 ans, après de terribles souffrances qui n'entament ni sa sérénité ni l'attention qu'il porte à ses amis. Durant sa vie et après sa mort, il est vénéré comme un dieu. « Vis comme si Epicure te voyait », telle est une des règles de l'école. De son oeuvre immense - on parle de plus de trois cents volumes - il ne reste que quelques textes. Grâce à Diogène Laërce (IIIe s. apr. J.-C.), qui les a transcrites, on dispose de trois magnifiques lettres (à Hérodote, à Pythoclès, à Ménécée) qui constituent un résumé de son système. Des recueils de maximes et sentences ont aussi été conservés, dont l'un fut trouvé en 1888 dans un manuscrit du Vatican. Enfin, en 1752, furent découverts dans les ruines d'une villa détruite par l'éruption du Vésuve les restes d'une bibliothèque épicurienne


Lucrèce (vers 98 - 55 av. J.-C.)
Le principal disciple romain connu d'Epicure. On sait très peu de chose de sa vie, et le peu qu'on connaît nous vient d'auteurs plutôt malveillants. Il serait né vers 98 av. J.-C. dans une famille de l'ancienne noblesse romaine, la gens Lucretia, où il reçoit une éducation soignée. Selon saint Jérôme (v. 347-420), Lucrèce se serait suicidé après avoir bu un philtre d'amour qui l'aurait rendu fou. C'est dans les quelques intervalles de sa folie qu'il aurait rédigé son poème philosophique à la gloire d'Epicure, « De la nature ». On a de bonnes raisons de douter de ce témoignage, exemple parmi d'autres de la longue série de calomnies antiépicuriennes. On pense que c'est Cicéron lui-même qui a été l'éditeur du manuscrit de Lucrèce


© le point 02/08/02 - N°1559 - Page 69 - 3137 mots

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